Description
Épuisé. De l’inconvénient de dormir comme une marmotte.ExtraitJe fis sa connaissance sur un passage clouté. Pour dire la vérité, je lui sauvai la vie : cette jeune fille mince et gracieuse allait s’engager alors que, le feu étant vert, un car de transports urbains arrivait à vive allure. Je n’eus que le temps de l’agripper par une manche ; le bus écrasa un de ses petits souliers à talon.Elle tourna vers moi son beau visage endormi et me remercia d’un bâillement :– Oh ! c’est si bête. Je suis à peine réveillée.Je lui proposai de s’appuyer à mon épaule jusqu’au plus proche café, où je lui commandai un expresso bien tassé.Elle avait de magnifiques yeux vert jade qu’elle maintenait ouverts par un effort de volonté remarquable.– Tant d’émotions vous ont fatiguée, dis-je en lui prenant la main. Il serait plus sage de rentrer chez vous et de vous reposer.– Oh non ! j’ai assez dormi comme ça ! protesta-t-elle avec énergie. Mais il faut que je change de chaussures ; si vous voulez bien m’aider, j’habite à trois pas.Nous nous rendîmes à son appartement, elle sautillant à mon côté. Nous nous revîmes souvent, et je ne tardai pas à m’installer chez elle. Nos premiers mois de vie commune furent idylliques ; elle était vive et enjouée, m’entraînant dans des aventures sans fin à travers la ville, surtout la nuit ; nous rentrions à l’aube et, tandis que je m’affalais sur le lit pour m’endormir aussitôt, elle continuait de rire et de chanter comme si elle pouvait se priver de sommeil indéfiniment.A plusieurs reprises, je m’étonnai de cette faculté.– A la belle saison, je n’ai jamais sommeil…Puis elle se penchait vers moi et, gravement, poursuivait :– Je me rattrape l’hiver !Vers la fin du mois d’août, elle se mit à dévorer toutes sortes de mets que je l’avais vue écarter jusque-là de son alimentation, car elle était très soucieuse de la finesse de sa taille. Pommes de terre au lard, confits et pâtisseries, elle avalait tout avec goinfrerie, à n’importe quelle heure et dans n’importe quel ordre. Tout souci d’esthétique corporelle semblait l’avoir désertée et je m’affligeais de jour en jour de son embonpoint naissant, puis de plus en plus consternant.– Mais qu’est-ce qui te prend ? m’effarai-je.J’essayai de soustraire sournoisement les boîtes de cassoulet et les religieuses au café.Elle trépignait :– Donne-moi ça ! Donne-moi ça ! Il faut que je fasse ma graisse.Vaincu et humilié, je lui restituais ses trésors, regardant avec dégoût ses grosses joues flasques engloutir les calories.Nous sortions de moins en moins. Vers le mois de novembre, elle ne quitta plus du tout l’appartement, n’émergeant du lit que pour ravager le Frigidaire et me crier de renouveler les stocks.Elle était devenue énorme, difforme, bouffie, affreuse à voir et je n’avais plus le courage de la caresser ni de l’aimer. Elle pleurait en cachette, connaissant bien les raisons de ma froideur, et répétait sans cesse :– Tu ne comprends donc pas : il faut que je fasse ma graisse !Un soir, elle ajouta, dans un bâillement :– Au revoir, mon chéri, je crois que je vais dormir très longtemps ; ne cherche pas à me réveiller.
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