Description
Une promenade sentimentale dans le 14e arrondissement de Paris.ExtraitISi en 1989, connaissant mon goût pour les divagations urbaines, vous m’aviez demandé, au hasard d’une halte ou d’une hésitation à quelque carrefour – j’allais alors sans plan au fond des poches – si je savais où logeait la Beauté, je vous aurais récité, tels ceux d’une leçon bien apprise, les mots qui suivent :« La Beauté vit rue du Texel, au numéro 46, dans le quatorzième arrondissement de Paris. Elle y possède une boutique tenue par une dame : la Dame de la Beauté. »Le soir où je l’ai vue pour la première fois, il pleuvait sur Losserand-Maine. Les gouttes s’épuisaient sur le trottoir – comme ces longues larmes de sueur sur le corps des femmes brunes au hammam – avant d’aller se confondre dans les échos mouvants des phares.Une forme marchait à ma rencontre, basse du parapluie – un danger citadin qui surprend quand il vous égratigne pour votre baptême de l’orage ; après on s’habitue –, qui m’obligea à tourner la tête. C’est là qu’un halo me la révéla. Sa blondeur, sa pâleur et son port de vestale, magnifiés sans doute par la buée qui couvrait à demi la vitrine de la boutique dont j’ignorais, pour quelques heures encore, la raison sociale, je les ai emportés avec moi sous la pluie – que je ne sentais plus.IILe lendemain matin, le jour se levait avec peine sous des nuages impotents, que j’étais déjà dans ces parages traversés la veille.La rue du Texel était vide et les boutiques obscures. Celle du numéro 46, sous un unique appartement – vu la frénésie immobilière qui agitait le quartier, cette modeste construction ne passerait sûrement pas le siècle – était à l’enseigne de l’Institut pour la vie idéale.La vitrine montrait quelques flacons de produits de jouvence, des savons au goût de fleur ou de plante exotique ; et sur la porte s’étageaient, œuvre d’un artiste en lettres, des promesses de soins pour le visage, la peau, les rondeurs invoulues, de massages et de rayons pour faire croire qu’on est bronzé toute l’année.Je n’osai pas, ce matin-là, écraser mon nez contre la vitre pour deviner l’intérieur. Je n’ai jamais rien osé d’ailleurs, surtout pas pousser la porte – j’aurais pu, j’ai vu quelques hommes le faire. Et pourtant, j’ai vécu une histoire avec la Dame de la Beauté.À partir de ce moment-là, et pendant quelques semaines, je me promenai un peu moins au hasard, qui ne m’en tint pas rigueur, au contraire.Comme j’avais noté que l’institut ne fermait pas avant dix-neuf heures trente, je faisais, après les heures de bureau, le crochet nécessaire au retour de la vision.D’abord, le fait qu’elle ne revint pas favorisa mon exploration discrète. Il me suffit de ralentir le pas pour inventorier, le lundi, deux portes ouvrant sur des cabines – et sans doute officiait-elle dans l’une d’entre elles –, le mardi, trois fauteuils d’osier entourant une table basse chargée de revues féminines – mais que lisaient donc ses rares clients ? Sans doute ne se présentaient-ils que sur rendez-vous ferme –, le mercredi, une lampe d’ambiance à la douceur rosée. Le jeudi, je commençai à languir. Jusqu’au vendredi de la semaine suivante où je faillis bien être pris les yeux dans le sac.Je m’apprêtais à me livrer à ce qu’il faut bien se résoudre à appeler une douce mais insistante inspection quotidienne, quand je la vis à vingt-cinq pas de moi, dans la rue ; le visage baissé, elle triait des pièces et des billets dans ses mains – sans doute sortait-elle d’un commerce amical où on lui avait échangé quelques grosses coupures contre de la monnaie pour finir sa journée.Sur le point de notre rencontre, elle dut lever la tête, et nos regards se sont croisés. Elle avait les yeux d’un bleu de mer très rare – pour que la mer ait cette eau-là, il faut que l’éclat du ciel soit un peu empêché par un nuage de nuée blanche. Ce bonheur appartient à ceux qui se baignent tôt.Un jour, nous finîmes par nous trouver au même endroit… Mais d’abord, je dois raconter comment j’ai su son nom.
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