Description
ExtraitUne femme regarde un véhicule rouge qui tremble et il y a un instrument de musique à ses pieds, un tuba. Au-delà de l’agitation immédiate, elle sent la rivière en contrebas où se déroule une régate d’aviron. Elle sent les longues embarcations filer sur l’eau, au rythme des voix de chien des barreurs, et voudrait se voir emporter par leur légèreté, mais c’est peut-être se faire empaler qu’elle désirerait, prendre les fines étraves dans le cœur, ce n’est pas très clair sur son clavier émotif. Aussi il n’est pas aisé de faire la part des choses lorsqu’on est debout à côté d’un tuba qui vient de choir, une grosse chose symphoniquement douloureuse sur la chaussée.À l’intérieur du véhicule rouge, les pompiers tentent de ranimer son mari, subitement vaincu par la contenance de son instrument, vingt minutes plus tôt, aux deux tiers d’un jazz enlevé, tandis que le band donnait à pleines artères à travers la ville, dans la chaleur de l’après-midi. Il y a quelques années, son mari faisait du 110 mètres haies, ça ne marchait pas mal, neuvième temps national, mais l’âge lui avait communiqué une autre sorte de sueur et il s’était mis au tuba. Ça ne marchait pas mal. Ça marchait bien. Même s’il subsistait entre l’instrument et lui une distance interrogative, un problème de géométrie lié aux courbes. Maintenant, allongé dans le véhicule rouge, derrière le rideau de la tragédie, on dirait qu’un nouvel art l’a emporté, le théâtre, exigeant, exigeant cela se voit, appelé dirait-on par une autre ligne droite, un premier rôle avec à nouveau franchissement de l’obstacle (le bon vieux temps), mais cette fois dans sa forme palpitante, et où chacun en son terme, s’il lui reste de la présence d’esprit, peut revendiquer le record national, celui de s’interrompre. Bonne chance.Ce matin, au petit-déjeuner, il jouait avec trois pommes sur la table de la cuisine. Il les avait prises dans la coupe de fruits et, tout en buvant son café, il les déplaçait sur la toile cirée, selon un petit jeu intérieur, et quelquefois il s’arrêtait et parlait de la journée à venir, du programme des festivités, et puis il faisait reprendre à ses pommes leur mystérieuse évolution. Un moment, il les avait empilées l’une sur l’autre, comme des pensées ou des événements qui se succèdent, et il avait relevé la tête pour dire quelque chose, mais rien n’était sorti, et ce fut soudain l’heure de se préparer et ils étaient partis en laissant les pommes en équilibre derrière eux, comme le destin avait désiré les placer.Les pressions exercées par les pompiers sur le thorax de son mari se répercutent jusque dans les suspensions et les parois du véhicule rouge qui tangue à intervalles réguliers, comme un gros cœur rigide et peu humain entre la chaussée et le ciel, entraînant la scène dans une amplitude surréaliste. Et la femme s’envole, au sens hallucinogène, par un réflexe de survie, lâche son esprit dans les courants métaphoriques de l’après-midi et atteint pour quelques secondes une perception du monde tout à fait inédite, elle dont l’intuition et la culture se sont toujours mélangées à une sorte de brume scolaire dévitalisée. Elle sait par exemple, sans les voir, que les deux oiseaux qui survolent la rivière sont deux pélicans (des pélicans, ici ? oui), qu’il y a un mâle de trois ans, une femelle un an plus jeune, qu’ils vont nidifier deux jours plus tard à la confluence des eaux, là où la rivière rejoint le fleuve en aval, sous une vieille barque renversée, et que dans trois semaines, un mercredi après-midi, des enfants joueront avec un fusil de chasse en direction de la barque, provoquant un silence définitif ; elle sait superposément, par un autre corridor de lumière, et avec une précision poétique, l’épaisseur de la planète sous ses pieds, jusqu’à la troisième décimale ; elle est en même temps au bout des racines des arbres, à la pointe des feuilles, dans les palpitations des façades, dans le millefeuille de la chaussée, dans l’odeur torsadée de la petite foule en fête, éblouie et savante, encyclopédique, nucléaire, devenue une particule de l’intelligence libre que le monde enroule à ses moments de génie. Puis elle retombe brutalement car la clairvoyance est un don parcimonieux, et voilà, fin de la grande lumière, fin de l’état de grâce, de sainte, elle revient à son point de croisière, en son renfoncement naturel, un peu en deçà même, plus cotonneuse que jamais sur le tronc de la connaissance, les yeux remplis d’explosions et le corps diablement de trop.
Avis
Il n’y a pas encore d’avis.