Description
Et si l’an 2000 n’existait pas ? L’histoire contemporaine va-t-elle perpétuer l’erreur d’un moine médiéval qui ignorait le zéro ?Extrait– Notre vingtième siècle ne débouchera jamais sur un vingt et unième !Je me retournai, intrigué. Tandis qu’alentour les convives riaient un peu nerveusement, Jonathan, tranquillement appuyé au rebord de la table de marbre, venait de saluer le passage à l’an 2000 par cette affirmation singulière.– Mais nous y sommes depuis quelques secondes ! s’esclaffa la jolie Martha, légèrement éméchée, dont je lorgnais avec appétit le profond décolleté.– Erreur commune, la reprit tranquillement notre hôte, vous confondez le changement de quantième et la fin du cycle : le troisième millénaire ne commencera en réalité que le 1er janvier 2001, précisément dans une année… ou aurait commencé si une erreur de calcul, commise par un moine médiéval, ne remettait en cause l’avenir même du monde.Je supputai une farce, genre millénarisme new age. J’avais lu un article sur une secte américaine, née de la problématique du passage à l’an 2000 des ordinateurs : pour quelques informaticiens perturbés, le grand clash binaire allait crisper la machine économique, engendrant guerres et calamités avant d’expédier l’humanité vers un néant définitif. Mais Jonathan ne se départit pas de son sérieux, à la fois flegmatique et serein.– Si je fais des pronostics sur notre avenir, c’est à la lumière du passé. Au VIe siècle, à la demande du pape Jean 1er, Denys le Petit calcula la date de naissance du Christ : fixant au 25 décembre 753 après la fondation de Rome la venue au monde du fils de Marie, le moine décréta que l’an 1 de la chrétienté commencerait le 1er janvier suivant, date anniversaire de la circoncision de Jésus. Mais attention ! au 1er janvier 754, Jésus n’avait pas un an, seulement une semaine… Même principe pour le décompte rétroactif : 1 avant J.-C. date un événement qui s’est déroulé en 752. Denys le Petit a purement et simplement escamoté l’année 753, car le concept du zéro – dont la première notation apparaît en 610 dans les écrits du mathématicien indien Aryabhata – lui était inconnu. Résultat : une année entière dispersée dans les éons.– Quelle importance ? rétorqua Martha.– Prodigieuse ! s’exclama Jonathan. L’histoire ne peut admettre une amnésie collective de 365 jours : des gens sont nés, ont vécu, sont morts en l’an 0 de Jésus-Christ ; pourtant, nous ne conservons aucune trace de leur existence ni de leurs faits et gestes. S’il était si facile au Moyen Âge d’effacer une année de chair et de sang par un simple artifice comptable, croyez bien qu’à l’ère des mass médias, il sera encore plus aisé d’éliminer cet an 2000 de la mémoire des ordinateurs : que pouvons-nous attendre de cette fausse année de début de millénaire et de siècle, sinon qu’elle sombre dans l’oubli !Ce parallèle insolite entre l’erreur de raisonnement du moine médiéval et la savante ignorance d’une époque hyper-technicisée m’ouvrit de singuliers horizons : Martha (et ses seins désirables) serait-elle en définitive que fantasme matérialisé par le désir d’une dizaine de mâles échauffés ? Je l’attirai dans l’encoignure d’une fenêtre et l’embrassai à pleine bouche tout en malaxant les globes magnétiseurs. J’interceptai la gifle et susurrai à l’oreille de la belle effarouchée :– Qu’importe ce baiser, il sera effacé de ma mémoire et de la tienne.Je plongeai ensuite la main dans un portefeuille débordant de billets et criai :– Je me sers : à bas l’euro, vive l’anarchie !
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