Description
Moustache de l’auteur.Une histoire de matin blême sur fond de discorde entre pied droit et pied gauche. ExtraitUn vent du nord agitait les jeunes feuilles des platanes. Du ciel plombé soudain gicla une giboulée de grêle. Dominique referma les pans de son imperméable, prenant soin d’y protéger la lettre qu’il allait déposer dans la boîte. Son pied dérapa sur le trottoir givré ; il se rattrapa aux barres de protection qui neutralisaient le stationnement des voitures. Quelqu’un le heurta. Un vieux monsieur qui s’appuyait sur deux cannes vacillait derrière lui, sur le point de s’effondrer. Il tenait entre ses dents une enveloppe mouillée. Dominique parvint d’extrême justesse à le soutenir de ses deux bras, sentit la chaleur qu’exprimaient ses aisselles, s’excusa, reprit son chemin. Il glissa son courrier dans la fente, partagé entre la peur et le soulagement. De cette correspondance dépendait peut-être son destin.« Pardonnez-moi, s’il vous plaît, pourriez-vous me rendre un service ? »Une tête inconnue le dévisageait avec une extrême intensité. Cheveux blancs drus taillés en brosse couronnant un vaste front rose où des pellicules de peau morte formaient de vilaines marbrures. Deux yeux bleus délavés. Des lèvres gourmandes aux coins fanés. Une momie du duc de Wellington, passée à la pommade une fois ressuscitée. C’était le vieillard qu’il avait failli renverser.« Pourquoi pas ? répondit-il avec prudence.– Voyez-vous, autrefois, j’ai porté comme vous une moustache anglaise. Combien de temps ça met à repousser ? Un millimètre par mois ? Pouvez-vous me le confirmer ?– Un millimètre ! Non, beaucoup plus vite.– Disons un demi-centimètre. »Dominique se lissa les poils de la moustache.« Pourquoi pas ? Je n’ai jamais mesuré.– C’est bien ce que je pensais. Merci beaucoup.– Je vous en prie. »Dans le regard de l’octogénaire se lisait l’intense volonté de ne pas céder à la mort avant de retrouver son apparence d’adulte florissant dans la force de l’âge. Détresse insoutenable pour qui n’avait guère que trente ans de moins que lui. Dominique le salua en se défilant, marcha sur une vingtaine de mètres, observa du coin de l’œil le vieil homme qui peinait à introduire son enveloppe mouillée dans la boîte aux lettres tellement taggée que sa peinture jaune semblait verte.D’une bouffée de nuages surgit un faisceau de rayons qui nappa de lumière bleue l’asphalte luisant. Coup de manche, il brossa les gouttelettes avant qu’elles ne se fixent dans le tissu de son imperméable.Mourrait-il, lui aussi, avec sa moustache ? En avait-il réellement l’intention ? Sur le chemin qui le conduisait vers le magasin, Dominique s’interrogeait sur l’histoire de son système pileux qui, tout au long des ans, avait varié, passant du glabre au barbu, du style Homère à celui de réfugié tchétchène, au moustachu façon Clarke Gable ou Brassens. Arborant même une satanette lors de l’adolescence. Par chance, son refus de la mouche ou des rouflaquettes l’avait sauvé du ridicule absolu. Fuyait-il son véritable visage pour constater dans le miroir qu’il ne ressemblait pas à celui qu’il aurait voulu être ? Ou cherchait-il par ses multiples déguisements à se dissimuler qu’il existait ? Ni l’un ni l’autre, il détestait se raser. Pas question d’appareil électrique qui fait vibrer la chair tel un marteau-piqueur, ni surtout de s’enduire les joues et le menton de mousse. N’avait-il pas inventé le moyen d’éviter ce contact en s’astreignant à des bains prolongés pour que la peau s’amollisse et qu’il suffise de glisser la lame pour racler le duvet naissant ? Ou mieux, laisser le poil se développer. Que faire dans cette alternative ? Sinon le tailler pour qu’il s’adapte à son humeur du moment.La fraîcheur persistante d’avril n’incitait pas à se couvrir les pieds d’un fil d’Écosse. Dominique avait mûri le projet festif d’acheter une demi-douzaine de chaussettes en laine de chez Falke, fines et montant jusqu’au mollet. Il poussa la porte à tambour du Bon Marché, s’engagea le long des boiseries vers le rayon lingerie homme, dans la tiédeur semi-luxe du chauffage à vapeur urbain.
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