Description
Un des « standards » de la littérature de montagne.Une équipe népalaise vient faire l’ascension du célèbre sommet parisien. L’occasion pour Pierre Charmoz de pointer du doigt les comportements colonialistes des premières expédiitions himalayennes.Ce texte, ainsi que deux autres, va être mis en scène par la compagnie Bloffique, à la Comédie de Valence. ExtraitJournal de Sherpa 1, chef de l’expédition.3 juillet. 15 h 30. Juste avant que l’avion ne se pose sur l’aéroport d’Orly, le rideau de nuages se déchire ; nous embrassons d’un seul coup d’œil tout le massif. A l’ouest, les grandes tours de la Défense ; plus au sud, le monolithe solitaire de la tour Montparnasse et, juste devant nous, le but de notre expédition : la tour Eiffel !Toute l’équipe se presse contre les hublots. Nous sommes suffoqués par tant de grâce et d’élégance. Un peu angoissés, aussi. Un indigène essaye de nous faire comprendre quelque chose :– Ça, c’est Paris ! *Par signes, je lui fais comprendre que je ne parle pas sa langue. Sherpa 6 lui donne quelques friandises.16 h. L’avion se pose. Comme nous sortons, le soleil nous fait cligner des yeux. C’est la belle saison. Dans l’avion, un indigène, qui parlait un peu népalais, nous a dit que la Météo(1) prévoyait du beau temps pour les jours à venir. Tant mieux !18 h. Les 350 caisses de l’expédition sont déchargées. Déjà des porteurs se bousculent, hommes, femmes, enfants, tous criaillant et déguenillés. Ce sont les Smicards*. Nous en embauchons trois cents, pour quelques francs par jour ; ce n’est vraiment pas cher !19 h. Sherpa 5 distribue à chaque porteur une paire de baskets fabriqués à Hong Kong. A notre grande surprise, ils ne les mettent pas aux pieds, mais se les attachent autour du cou. Sherpa 2, qui en est à sa seconde expédition, m’explique que les Smicards préfèrent marcher pieds nus pour économiser leurs grolles*, qu’ils revendent par la suite, pour arrondir leur maigre salaire. Curieuse coutume, en vérité ! 4 juillet. 8 h. En route ! Après quelques instants de confusion, la longue cohorte des porteurs s’ébranle. Qu’ils sont sales, dépenaillés et criards ! Mais ils ont l’air courageux et pleins de bonne volonté. La nuit à l’hôtel n’a pas été de tout repos. L’excitation de l’aventure, sans doute.D’après le chef des porteurs, nous n’arriverons pas aux portes de Paris avant la tombée du jour. Sherpa 10 photographie les badauds qui se massent sur notre passage. Quelques enfants tendent la main. Nous leur lançons des poignées de riz, mais ils ne font aucun geste pour les ramasser !12 h. La halte. Sherpa 8 en profite pour inspecter les charges. Nous avons perdu deux colis sur un passage clouté* (les deux porteurs se sont fait écraser). Sherpa 8 me rassure : les deux charges se composaient de frites surgelées pour les repas des porteurs ; ce n’était pas notre précieux matériel d’escalade. Tant pis pour les porteurs, ils se rationneront !16 h. Les Géhachems(2) viennent à notre rencontre ; ce sont de solides gaillards, au sourire avenant. Notre interprète leur souhaite la bienvenue dans cet idiome charmant que nous ne comprenons malheureusement pas. Sherpa 10 les photographie, tandis qu’ils prennent des poses avantageuses, piolet en avant et visage buriné légèrement en retrait. Je souris de tels enfantillages.20 h. Nous voici aux portes de Paris. Nous établissons le campement dans le Parc des Expositions*, immense esplanade d’une propreté douteuse. Quelques officiels nous rendent visite. L’interprète nous présente le maire* de la ville. Ce doit être un personnage important : il porte une cravate*. Il prononce un long discours, où je relève les noms d’Attila et de sainte Geneviève ; d’autres encore. L’interprète me glisse à l’oreille qu’il s’agit de personnages importants du folklore local. Je m’incline devant le maire et lui offre quelques caisses de produits népalais. Il s’incline à son tour, puis quitte le campement.22 h. Avant de m’endormir. Cette journée m’a paru harassante, bien que j’aie voyagé sans sac à dos – à l’instar des autres Sherpas – pour économiser mes forces. Est-ce l’approche du but d’une année d’entraînement ? ou les mondanités protocolaires des notables locaux, si gentils mais un peu assommants avec leurs salamalecs. J’écoute les bruits confus du campement ; les chants des Smicards ne manquent pas de beauté ni d’une poésie un peu fruste :Quand il reviendraLe temps des cerises…*Au loin quelques klaxons* hululent, et de rares sirènes*. Martine, la porteuse que j’ai affectée à mon service personnel, m’apporte le thé, parée de ses habits du soir, que l’on nomme ici pyjama*. Elle fait mine de se glisser dans mon duvet, mais je lui fais comprendre que je suis fatigué. Elle affiche alors une mine boudeuse d’enfant contrariée. Je lui pince les fesses et le sourire revient. Décidément, les femmes de ce pays ne sont guère différentes des nôtres !Traduit du népalaispar Pierre Charmoz.* Les mots suivis d’un astérisque sont en français dans le texte d’origine.(1) Divinité climatique.(2) Porteurs d’altitude ayant suivi une formation spéciale.
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