Crawford l’Incorrigible

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UGS : 2-86807-066-3 Catégorie :

Description

Crawford, récemment arrivé aux Indes, méprise les coutumes du pays… L’incorrigible personnage s’en repentira.Humour noir et dépaysement garantis.ExtraitCette année-là, les pluies se firent longuement attendre. Dans le district de Firooznagar, les champs se craquelaient. Gens et troupeaux tentaient sans trop de conviction de survivre. Ciel zébré de perruches criardes. Fine poussière jaune sur toute chose.A cette époque, j’exerçais les fonctions de correcteur au Daily Peigham. Il suffit de dire que les mares verdies du voisinage engendraient nombre de moustiques, et que le gin était d’aussi déplorable qualité que la poésie urdue du supplément littéraire. Vu le salaire, il eût été déplacé d’accorder trop d’importance à cette occupation, et je me contentais de limiter tant bien que mal les dégâts dans des épreuves où la coquille foisonnait.La vie coulait monotone mais rapide. Les jours de paie, quand tintaient les roupies d’argent à l’effigie rondelette de l’impératrice, je traînais en ville plus longtemps qu’à l’accoutumée. Mes délassements avaient peu de points communs avec le whist ou le polo…C’est par une de ces nuits que je vis Crawford pour la première fois. Seul le hasard pouvait me le faire rencontrer, car il était hautement improbable que des hommes relevant de castes aussi éloignées fussent présentés l’un à l’autre.On eût dit que l’obscurité ne tendait qu’à raviver la chaleur. Nul ne dormait. Toute la population flânait dehors, y compris la marmaille cul nu, les chenus et même quelques femmes voilées… Des échoppes débitaient continûment thé odorant et fritures. Anes, chèvres, zébus fouillaient les détritus. Les chiens jaunes hurlaient à la mort à l’extérieur de la ville, et la locomotive du 327, qui arrivait avec un retard considérable, se frayait à grand-peine un chemin, à coups de sifflet, parmi la foule nonchalante qui suivait la voie faute de route.A ce train était accroché un wagon spécial. Des chefs de tribus nouvellement ralliées venaient signer un traité qui ne durerait pas plus que les précédents, et un raout dans les jardins de la résidence devait couronner cette émouvante cérémonie. J’avais corrigé le jour même un article inepte où on évoquait pêle-mêle la sécurité de la frontière et le menu du lendemain. Que les lecteurs poussent le mauvais goût jusqu’à avoir le ventre creux de façon chronique n’implique pas qu’on leur épargne le moindre détail… Mais au diable !Je m’étais enivré de chanvre en compagnie de voleurs de chevaux se donnant pour maquignons et – qu’Allah lui fasse miséricorde ! – d’un mollah, et je revenais du quartier situé derrière le bazar des teinturiers : après avoir traversé les groupes de vaches et les odeurs d’encens de deux ou trois rues brahmanes, on passe sous le porche ouvrant sur les venelles où des femmes parias font commerce de leur corps. (Le visage usé de l’une d’elles s’imposait souvent à moi pendant mon sommeil, sans que je pusse pressentir la raison de cette récurrence. Mais je m’écarte du sujet.)Une rumeur m’attira auprès d’un attroupement qui grossissait à vue d’œil. Un sahib, comme « ils » aiment a être appelés, paraissait en difficulté. Hébété, bien que très agité, il vociférait. J’ignore quels excitants et/ou narcotiques le tenaient sous leur empire, mais il les supportait mal. Son uniforme était maculé à la suite d’une chute ou d’une bagarre. Ainsi m’apparut le lieutenant Douglas J. Crawford, du 14e Shikarris. Il prétendait s’être perdu en revenant de promenade, mais nous étions à cinquante pas du quartier réservé et il ne pouvait tromper personne, les commentaires le soulignaient à l’envi. Les drôles qui s’empressaient autour de lui le délestèrent de sa montre et de son coupe-cigares sous mon nez, ce qui me vexa. Firooznagar est une petite ville, et un ami habitait cette rue : Abd el-Rezzaq, un mystique respecté pour sa droiture, chaudronnier de son état. Il m’aida à faire restituer les objets à Crawford, qui me remercia d’un signe de tête hautain, comme s’il s’étonnait de me voir ici (j’en avais autant à son service). Faut-il spécifier que mon aspect ne correspondait en rien à celui d’un gentleman ? Je n’étais plus des siens, encore moins qu’il ne le pouvait croire : j’aurais eu en effet plaisir, du haut d’un des rocs bien-aimés de Ballyshannon, à flanquer un coup de fusil à cet Anglais… Ici, toutefois, je jugeai préférable de le voir sauver la face. Il vacillait et allait s’étaler d’un instant à l’autre. Le fait qu’un officier gise en piteux état dans le caniveau (et quel caniveau !) n’aurait pu que déclencher des remous regrettables. J’appelai une carriole et glissai quatre annas à Crawford, en même temps que quelques mots de réconfort. Sa jeunesse pouvait-elle l’excuser ? Ce garçon sortait visiblement de son cocon, et son expérience n’était pas à la hauteur de ses curiosités. Le pays commençait à le dresser à sa manière, qui est douce et cruelle, avec un nombre d’erreurs possible assez limité.

Informations complémentaires

Dimensions 7,5 × 10,5 cm

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